| Cahier Nr 14 | ||
| Les chemins et lisières dun lieu de mémoire | ||
Colloque Mettet, le 10 octobre 1999 Le chateau de Thozee, monument classé et lieu de memoire |
Communication de Michel Renard |
Je commencerai mon exposé par dire que je ne suis pas architecte,
et que pourtant j'enseigne à l'Ecole d'architecture de La Cambre,
plus précisément la Sémiologie de l'architecture et la
communication. Ce qui veut dire que je suis particulièrement
friand d'indices, d'inductions, et d'abductions de toutes sortes.
Membre depuis quelques années de la Fondation, j'ai eu l'occasion
d'encadrer deux groupes d'étudiants architectes en juillet et août
1998. Ceux-ci ont établi des relevés du château. Ils furent
suivis par un autre groupe qui prolongea le travail sur l'ensemble
de la ferme. En juin, un projet d'architecture s'est élaboré
autour de Thozée, et l'étudiant qui l'a réalisé est en train
de terminer son mémoire sur le même sujet.
Ce qui était un exercice d'étudiants a commencé à piquer ma
curiosité: comment apprendre à mieux connaître cet endroit,
qui nous paraît évident, mais sur lequel on trouve très peu de
traces.
Mes réflexions m'ont amené à faire des recherches sur les bâtiments,
mais également sur le site, et la région. Je retrouvais ainsi
la démarche d'Alberti, architecte humaniste du XV° siècle, qui
écrivait un traité sur l'art de construire dédié à Laurent
de Médicis en 1485, après avoir composé un Della pittura dédié
à Brunelleschi en 1436. Alberti situait un bâtiment dans un
lieu, lui-même inscrit dans un site, lui-même inscrit dans une
région. Pour lui, l'architecture est l'art par excellence de la
Cité; le monument lui-même est un tout organique où les éléments
doivent s'accorder à l'ensemble et entre eux avec une rigueur
musicale.
Je me suis rendu compte progressivement que je suivais une démarche
semblable, allant du particulier au général, ne parvenant pas
à isoler les constructions du site (jardins, potagers, étang,
drèves, vergers, etc.) jusqu'aux relations avec d'autres lieux
proches, comme le lac de Bambois.
C'est à cette promenade que je vous convie, parfois à la lisière
des choses et des lieux, parfois dedans, afin que nous nous
posions ensemble une série de questions. Vous ne m'en voudrez
pas si je bats parfois la campagne, et que je vous emmène de ci
de là. Car pour moi, travailler sur un lieu, c'est d'abord le
questionner. Et donc aller voir partout, créer le regard en
quelque sorte. Tout peut devenir sujet d'intérêt.
Questionner le site, c'est être attentif au territoire, pour que
le site devienne un lieu.
Le lieu inscrit le lien. Pour rappeler brièvement ce qu'est un
lieu au sens anthropologique du terme, je reprendrai schématiquement
les trois caractéristiques proposées par Marc Augé(1):
identitaire, relationnel et historique. Identitaire parce c'est
en me replongeant dans un lieu que je me retrouve, historique
parce qu'il y a toujours référence à une histoire, que j'ai
moi-même créée, et relationnel parce que le lieu est un lien.
Entre les personnes et entre les choses. Et des unes aux autres.
En Allemand, le mot lieu se dit ORT, soit la pointe de la lance.
Le lieu, c'est où quelque chose qui était dispersé est
rassemblé
Cette réflexion est une manière de questionner le site. Afin de
trouver le contexte, qui n'est pas un objet extérieur à ce qui
va être décidé, mais le contient déjà. Il n'y a pas des
objets qui sont là, et qui vont déterminer de quelle manière
je viendrai inscrire mon projet par rapport à ceux-ci, mais le
contexte inclut déjà ce qui va être réalisé. Cette manière
de voir est très importante, car elle écarte d'emblée tous les
passéismes qui ne pensent jamais qu'à retrouver une sorte de vérité
originelle. Il n'y a pas de vérité de la construction, ou du
paysage, il y a un monde en constante transformation.
C'est vrai pour la ville comme ailleurs. Marcel Pesleux (directeur
de La Cambre) nous rappelle à propos de Bruxelles qu'Il y a
aujourd'hui parfois une sorte de volonté collective de s'abandonner
à la recherche d'une fallacieuse image du passé, comme située
en dehors de l'histoire. Comme un mythe qui se serait figé. Je
pense que l'on est dans le même type de rapport ici à Thozée.
Il ne faut pas s'abandonner à un lieu de mémoire en simple
restaurateur de tableau. Il y a lieu, au contraire, d'y inscrire
un projet. La Fondation s'y est attelée, avec pas mal de succès
au vu de ses faibles moyens.
Mais la notion de patrimoine est relative. Le parc a changé. Il
ne correspond que très peu à ce qu'en voyait Félicien Rops
quand il venait se ressourcer à Thozée ou y conviait ses amis.
Sans doute lui-même a-t-il été fort imprégné du
Tityre tu patulae recubans
Sub tegmine fagi
que son professeur de latin a dû lui faire traduire, chez les Jésuites
à Namur. Et Virgile a dû lui inspirer une campagne bucolique,
qu'il pouvait opposer à la nature de la grande ville, Paris
entre autre où l'on pouvait être moderne. Il a dû vivre avec
Baudelaire les premiers effets de l'industrialisation, tout à la
fois fascinante et angoissantes. Et ses retours à la campagne de
prendre alors tout leur sens. C'est tout autant la nature qui l'entoure
que le château lui-même qui marqua la vie du peintre.
''Alors que la vie mondaine le fascine et que Paris l'envoûte,
la nature s'offre comme un refuge où la douleur de la vie
sociale s'estompe dans la contemplation de ce qui fut de toute éternité.
(...) Le paysage occuperait pour Rops une place particulière qui
ne se définirait pas dans une opposition avec son oeuvre
critique - érotique ou satanique - mais dans une relation de
complémentarité sous le couvert d'unmême désir de modernité.
A la critique de l'instant répond la jouissance de l'éternel
dans la durée'' (Michel DRAGUET, Rops et la modernité, Editions
IPS et la Communauté française).
Les obsessions dans le paysage
Devant cette ferme, ce parc, on est donc devant une évidence,
mais avec peu de bagages, peu de précisions en ce qui concerne,
par exemple, l'état initial de cette gentilhommière, qui s'appelle
parfois château, parfois ferme. Que connaît-on de la vie ici il
y a deux siècles?
Et pourtant, pour reprendre l'expression de Schlama, ''Le paysage
est un texte où les générations successives gravent leurs
obsessions récurrentes''(2). Que peut-on y lire aujourd'hui?
Une carte de 1875, la seule dont on dispose, effectue un
recensement des terres. Un descriptif dessiné nous montre ainsi
une façade arrière qui domine ... un jardin potager (c'est du
moins la référence), alors qu'un jardin d'agrément est inscrit
sur le côté, en surélévation. On y découvre l'ordonnancement
de quatre parterres 'à la française'. Et l'on peut y voir également
un étang de forme trapézoïdale et rectangulaire de 0 bonniers,
9 perches, 66 aunes. A quel moment ces formes furent-elles
abandonnées pour celles que l'on perçoit aujourd'hui, et
quelles sont les plus appropriées au lieu?
Occupation française? On pensait que la ferme et le château
avaient toujours été occupés par la même famille des Faveaux.
Et l'on découvre que les Français, qui ont repris Namur aux
Autrichiens en 1792, y placent un certain Perés pour y asseoir
leur autorité et défendre leurs intérêts. Celui-ci serait
venu à Thozée dès 1794, et y a établi sa résidence en tout
cas de 1799 à 1815. Namur fut le chef-lieu du département de
Sambre-et-Meuse jusqu'en 1814.
Aujourd'hui nous découvrons comme pièce d'eau un ovale bien
formé, un paysage de parc à l'anglaise, voire romantique. Si
vous vous promenez autour de l'étang, vous découvrirez sans
doute le banc de pierre à partir duquel, j'imagine, d'anciens
propriétaires appréciaient de voir se mirer dans l'eau leur château
aux tours avantageusement clochetonnées. Quelle construction
totale du regard!
Quand tout cela a-t-il été aménagé?
On trouve encore sur cette carte un bien étrange tracé, qui
semble indiquer une voie d'accès plantée d'arbres en lisière
du champ limité par un mur, dans la partie haute du domaine. Ce
tracé correspond aux voies aménagées dans les jardins. On peut
encore déceler des traces de plantations régulières dans cette
partie forestière en lisière du champ. Serait-ce une ancienne
voie d'accès? Cela signifierait-il qu'à une certaine époque, l'avant
était peut-être derrière.
Abordons à présent un autre type de lieu: les lieux d'aisance,
et plus précisément la fosse d'aisance. Elle existe; il n'y a
pas de raccordement à l'égout ici. Ceci nous permet de prendre
la mesure de la manière dont notre habitat moderne est branché
sur une multiplicité de réseaux (eau, gaz, électricité, égout,
téléphone, cable video, etc.). L'ancien fonctionnement se
faisait en boucle: les matières organiques récoltées
annuellement servaient d'amendements pour les cultures.
Installer un wc? Les collecteurs principaux sont loin. Il faut
donc réaliser un traitement sur place ou bien consentir un coût
énorme. Revenir à l'épandage paraît utopique. Mais ne serait-il
pas possible de prévoir une évolution écologique, comme ces
toilettes sèches, par exemple, qui utilisent du compost pour
reformer le cycle du carbone?
Pareillement, on constate que l'étang est largement pollué, même
s'il abrite encore carpes et poules d'eau. L'écoulement des eaux
de cuisine, le savon de vaisselle, ont généré des algues et
mis en place un nouveau biotope. Un lagunage pourrait reprendre
ces eaux et assurer leur traitement local, sans grand frais.
Quand l'on bat un peu la campagne, au sens propre cette fois, on
retrouve de suite les traces de nombreuses voies de chemin de fer.
Si vous sortez par la drève dans l'axe du portail d'entrée,
vous distinguerez, après avoir bifurqué sur la route vers la
gauche, un talus à main droite. Celui-ci est l'ancien site du
train qui reliait la gare de Mettet (encore existante) à Biesmes.
A une centaine de mètres de la gare, vous pourrez d'ailleurs
examiner les deux terre-pleins de deux voies, distantes d'une
cinquantaine de mètres. Le site est étrange, car il abrite une
maison lovée là comme dans un vallon naturel. La seconde voie
se dirige vers le Nord, c'est à dire Fosses, en passant par le
bord du Lac de Bambois, après avoir traversé une belle forêt.
Sur cet axe la voie ferrée est encore en place, car il s'agissait
d'une ligne stratégique.
Là se profile un projet Ravel qui pourrait réunir par un
parcours boisé attractif Thozée et Bambois, soit deux lieux de
villégiature par excellence de Rops. Des contacts ont été pris
avec le Directeur de l'Institut pour le Développement de la
Famille et de l'Enfance qui gère le site du Lac de Bambois. C'est
un endroit que je vous conseille. Vous y trouverez un aménagement
intelligent d'un site remarquable. L'aspect public a été réduit
à deux petites plages d'une centaine de mètres, le reste de l'étang
étant protégé. Un sentier parcourt le fonds de vallée de manière
didactique, à la découverte des zones humides. Des jardins de
jeux se succèdent, et puis, tout près de l'ancienne gare où
accostaient Rops et ses amis, ont été aménagés une série de
jardins poétiques. Des synergies s'ébauchent avec ce centre.
Toutes ces investigation constituent une base d'informations et
de réflexions à même de justifier des choix d'aménagement. En
effet, faut-il retrouver ''une vérité historique'' toujours
mouvante, ou s'inscrire dans l'évolution même du site?
A partir de ces quelques exemples concrets, qui vous auront fait
découvrir, je l'espère, certaines facettes de ce domaine, je
voudrais poser quelques réflexions d'ordre plus général sur
ces deux notions de patrimoine et paysage.
La notion de patrimoine est relative: on le voit bien ici, le
parc a changé. Dans certains aspects, plusieurs fois même,
selon l'occupant, ou la mode en vigueur.
Le patrimoine (même national), n'existe pas. De même, il n'y a
pas de mémoire collective. Il n'y a pas de patrimoine commun de
l'humanité.
Pourquoi cette fascination chez nous pour le patrimoine? Au Japon,
le mot lui-même n'existait pas.
En même temps que cette fascination, on est de plus en plus dégagé
de l'histoire.
Regardez par exemple le Guggenheim à Bilbao. Il y a un
effacement de l'histoire. Le principe de base, c'est la
communication.
On ne parvient plus à penser le contexte.
L'aménagement des docks de Londres ressemble en tous points à
celui des docks de Buenos Aires. La globalisation des activités
et des fonctionnements a supprimé leur contexte. Comment le
retrouver?
Le contexte, ce n'est pas ce qui est déjà là, mais le tout, ce
qui est en train de se contextualiser. Il ne s'agit pas de se
rapporter à quelque chose qui existe déjà mais, avec l'ensemble,
de s'inscrire dans un contexte à faire.
Ici il y a une synergie entre bâtiments et lieu historique. Le
site est 'naturel' dans son essence, mais culturel dans sa
configuration. Et il en est ainsi, d'ailleurs, de tout lieu. Même
les paysages qui nous semblent le plus 'naturels' ne sont que des
projections construites de notre imaginaire. Alain Roger (3) a
parlé d'artialisation du paysage, pour décrire ce phénomène,
que celle-ci intervienne directement sur le socle naturel, in
situ, et c'est l'oeuvre des jardiniers, des paysagistes, du Land
Art; ou que cette artialisation opère indirectement, in visu,
par l'intermédiaire des modèles, qui modèlent le regard
collectif, c'est l'oeuvre des peintres, des écrivains, des
photographes ...
- "C'est ainsi que nous voyons le monde", affirmait
Magritte, en 1938, dans une conférence où il expliquait sa
conception de La Condition humaine: une peinture se superpose au
paysage qu'elle représente de sorte qu'on ne fasse pas la différence.
"Nous le percevons comme extérieur à nous, même s'il n'est
qu'une représentation mentale de notre expérience."
Une peinture se superpose au paysage qu'elle représente; ce qui
se trouve de l'autre côté des cadres de notre compréhension,
nous dit en substance Magritte, a besoin d'un dessin pour que
nous en discernions la forme, voire que nous tirions plaisir de
sa contemplation. C'est la culture, la convention, la
connaissance, qui tracent le dessin, qui confèrent à une
impression rétinienne cette qualité que nous éprouvons sous le
nom de beauté (2).
Faisons confiance au contexte, ne restons pas prisonniers d'une
conception frileuse et patrimoniale du paysage.
Un projet en route
La Fondation Félicien Rops a un projet, qui a mûri, après
avoir été pensé par la petite-fille de Félicien, Elizabeth
Rops.
Il faut voir quelle adéquation ce projet présente par rapport
au lieu, et comment le mettre en oeuvre.
Ce projet est fort. On le voit car il suscite des enthousiasmes,
et des apports financiers bénévoles, qui parfois nous
surprennent.
Une des richesses du lieu, c'est le calme, la possibilité de s'y
ressourcer. C'est la raison pour laquelle nous avons décidé de
ne pas laisser les voitures pénétrer les drèves. Une sorte de
reconnaissance des caractères du lieu. Trop souvent, en effet,
la découverte d'un lieu le détruit immanquablement.
Michel RENARD
___________________
1. Marc AUGE, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la
surmodernité, Seuil, 1993.
2. Simon SCHLAMA, Le paysage et la mémoire, Seuil 1999.
3. Alain ROGER, Court traité du paysage, Gallimard 1997.
ANNEXE
L'espace
SPATIUM. Vitruve, Alberti ne parlaient pas d'espace. Alors qu'aujourd'hui
le mot 'espace' revient toujours. Qu'utilisaient-ils comme mot?
LOCUS, qui vient du grec TOPOS, c'est à dire le LIEU.
Locus et topos sont liés au SITE (SITUS), qui renvoie à SPES =
espérance.
Il faut donc aller questionner un lieu, qui doit devenir un site,
pour y faire un projet.
Il faut le questionner.
Un lieu est quelque chose qui se dresse.
L'espace advient, résulte du lieu.
En allemand, lieu vient de ORT = la pointe de la lance.
Donc le lieu, c'est là où quelque chose qui était dispersé
est rassemblé. Le lieu fait donc lien.
Mais aussi, il y a des territoires qui jamais ne seront des
paysages au sens de lieux.
Le verbe important à prendre en compte, dans l'aménagement du
territoire, c'est ménager = prendre soin.
- des lieux (mais on ne sait pas parler au lieu, le questionner)
- des choses
- des gens
Souvent cela nécessite le minimum d'intervention sur le lieu.
Si chaque lieu est donc singulier, la réponse à donner sera
chaque fois singulière. Si la méthode est globalisée (c'est à
dire impulsée par un système global technique, comme la
distribution de l'eau, la fabrication du béton, ...), on arrive
à une réponse inadéquate, car on ne questionne plus le lieu.